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21 novembre 2012

Le vieux singe contestataire

Publié par lescodesontchange dans Non classé

Qui n’a pas dans son entourage cette personne qui, rien qu’en l’apercevant au loin, vous donne envie de prendre les jambes à votre cou, tant sa présence peut parfois vous insupporter … Vincent est notre homme.

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8h00 du matin, alors que je suis plutôt matinal (ça fait 5 minutes que je suis arrivé sur mon lieu de travail), je décide de mettre en avant ma ponctualité en traversant la salle principale, mais surtout pour prendre mon premier café de la journée. Et là, pas de chance, je tombe sur Vincent.

Vincent, plus proche de la soixantaine que de la cinquantaine, est l’employé le plus ancien de la boîte. Brillant cadre supérieur, il a connu toutes les réformes et les changements de notre entreprise. Certains se risquent même à dire qu’il l’a vu naître dans les années 1930, alors que la France était touchée par la plus grave crise économique qu’elle n’ait jamais connue.

Vincent, c’est le genre de gars plutôt discret sur sa vie privée : il vient toujours seul aux réunions où les familles des employés sont conviées et personne ne lui connaît une quelconque compagne. Vous imaginez donc que la plupart de ses collègues l’imagine homosexuel latent, s’appuyant  sur les vacances qu’il nous conte le midi : Thaïlande, Croatie, îles grecques, Périgord, … En plus, Vincent a la fâcheuse tendance à raconter qu’il part seul pour faire des rencontres amusantes ou originales ou avec son ami(e ?).  Du coup, à peine a-t-il prononcé le mot « mon ami(e ?) » que tous les doutes sont permis dans les esprits les plus pervers.

Pourtant, je suis persuadé que Vincent est plutôt un vieux garçon, homo ou hétéro, à vrai dire je m’en fous, pour qui le sexe est le cadet des soucis.

Non, le souci de Vincent, c’est qu’il a tendance à parler … Beaucoup. A peine sent-il qu’il a capté votre attention, qu’il se lance dans un monologue de folie contre tout ce qui le gène ou le dérange. Moi, il m’aime bien : c’est vrai que mes parents m’ont toujours dit qu’il fallait écouter et respecter les anciens. Alors, même si ce qu’il raconte ne me passionne pas, je fais semblant de m’intéresser. Et donc, il vient souvent me solliciter.

Mais, aujourd’hui, il me cueille à froid : je n’ose même pas introduire la pièce dans la machine à café par peur de le vexer et ainsi faire comme beaucoup de mes collègues : l’ignorer ! Foutue éducation bourgeoise de merde ! Au loin, je vois mes collègues qui se raillent de moi, à distance par peur de devoir entrer dans la conversation et miment : « Il t’a gaulé !! T’es bon pour une demi heure !! ».

En même temps, j’ai aussi cette faculté à réussir à m’évader mentalement quand quelqu’un raconte des choses qui ne me branchent pas : il suffit alors d’hocher la tête et de dire des « Ben ouais t’as raison ! » ; ou « C’est clair ! ». Et ça, ça marche plutôt bien avec Vincent.

 En effet, le vieux singe contestataire porte bien son surnom : Il passe son temps à se plaindre des changements et des nouveautés de la société. Une modification dans les horaires de son groupe ? Il va passer le repas du midi à nous seriner de son mécontentement et du fait que le patron ne prend pas en compte son avis. Un nouveau formulaire à faire remplir à nos clients ? Vincent passe me voir le papier à la main (comme il l’a fait avec quatre collègues avant moi) et se plaint de la charge de travail en plus. Un changement d’un outil informatique ? Vincent est scandalisé et hurle à qui le veut qu’il ne s’en servira pas tant que la direction ne lui aura pas donné la formation qu’il réclame pour l’équipe depuis longtemps.

C’est vrai que nous, contrairement à Vincent, on est pas trop contestataires : tant que la paye tombe à la fin du mois et qu’elle nous semble acceptable, on se comporte en bons petits soldats et on hausse pas trop le ton. Mais Vincent, qui a vécu de nombreuses grèves et reste un nostalgique de 1968, ne peut se taire et veut faire valoir (un peu trop souvent) ses droits.

Alors, c’est vrai que parfois le midi, quand il se lance sur un énième débat sur les dysfonctionnements de l’entreprise, on préfère ne pas le relancer et on détourne la conversation sur la dernière journée de foot ou les projets du week end. Mais quand Vincent se lève alors de table, ne sentant aucune oreille attentive, je me sens obligé de lui répondre pour montrer (faussement) mon intérêt : je l’imagine en fait le soir chez lui, tout seul, et ne pouvant raconter à personne ses problèmes ou angoisses de la journée …

Avec toutes ses connaissances et son expérience, Vincent me fait toujours penser à Aristote. Vous allez penser que la comparaison est plutôt flatteuse. Mais en fait, c’est surtout à une période de la vie d’Aristote à laquelle je pense : celle où il fut appelé en Macédoine, par le roi Philippe II pour s’occuper de l’éducation de son fils Alexandre (qui deviendra le célèbre Alexandre le Grand. Parfois, quand Vincent m’explique le fonctionnement d’un des rouages de notre société, je me sens comme Alexandre, en petit élève malgré mes trente ans. Je l’écoute sagement et je reste scotché devant tant de connaissances et de passion professionnelle. Aristote se plaint souvent durant cette période studieuse de la solitude qu’il habite. Pourtant, il épousera Pythias qui mettra fin à sa solitude et lui donnera un enfant. Combien de célèbres personnages historiques ont aussi gouté à la solitude, pourtant décrié par l’Eglise, notamment médiévale, qui favorisait le classique schéma familial.

Mais, Vincent semble loin de tout ça : il vit seul et sa famille, c’est nous, ses collègues de bureau. Nouveau schéma familial atypique ou original, dans tous les cas, la question se pose plus que jamais : les codes ont-ils changé ?

César

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